République centrafricaine : attrapez Joseph Kony, mais n’oubliez pas ses victimes

La ville d’Obo, dans le sud-est de la République centrafricaine, a été prise pour cible par des groupes armés, notamment l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) qui opère le long de la frontière congolaise voisine. © Teseum

Par Godfrey Byaruhanga, chercheur sur l’Afrique centrale à Amnesty International, à Obo

Le premier d’une série de blogs centrafricains met en évidence la menace constituée par plusieurs groupes armés qui n’ont pas encore été désarmés et démobilisés, ainsi que les souffrances persistantes de leurs victimes.

Un lourd dimanche après-midi, Félicité Mboligassie nous a reçus chez sa mère, dans la ville assoupie d’Obo, dans le sud-est de la République centrafricaine (RCA).

Comme des amis qui ne s’étaient pas vus depuis longtemps, nous étions tout sourires. Sa mère et d’autres membres de sa famille semblaient voir d’un œil inquiet cette rencontre avec deux étrangers qui s’exprimaient dans une langue étrangère.

Nullement troublée par leur méfiance, Félicité Mboligassie nous a fait entrer dans une hutte, avec Clément Loutamboli, un défenseur local des droits humains. Nous n’étions pas des étrangers.

Nous avions rencontré Félicité Mboligassie en juillet 2010 lorsqu’elle nous avait parlé de son calvaire entre les mains de l’Armée de résistance du Seigneur (Lord’s Resistance Army, LRA), un groupe armé responsable de nombreuses atrocités dans plusieurs pays d’Afrique centrale.

Début 2008, des combattants de la LRA ont enlevé Félicité Mboligassie et des dizaines d’autres civils d’Obo et de sa région, et les ont emmenés de l’autre côté de la frontière voisine, en République démocratique du Congo (RDC). Comme d’autres femmes et jeunes filles, Félicité Mboligassie a été forcée à jouer le rôle d’esclave sexuel par des officiers de la LRA, tandis que les hommes et les garçons étaient contraints de se battre dans les rangs du groupe armé.

Après son évasion d’un camp de la LRA, Amnesty International a évoqué son cas dans un rapport publié en octobre 2011. Lors de la présente visite, nous étions curieux de voir comment elle s’adaptait à sa nouvelle vie après les horreurs de la captivité, la violence extrême et l’esclavage sexuel auxquels l’avait soumise la LRA.

Félicité Mboligassie nous a confié qu’elle allait bien et en voulait pour preuve son bébé en bonne santé.

Elle insistait sur le fait qu’elle s’entendait bien avec tout le monde, notamment avec son compagnon, avec lequel elle avait eu cet enfant. Mais les apparences sont trompeuses. Après quelques minutes de conversation superficielle, elle nous a révélé qu’elle souffrait de sautes d’humeur fréquentes.

De temps à autre, elle éprouve le besoin de s’éloigner quand des gens parlent fort et d’être seule. Elle souffre également de vertiges et de maux de tête incessants – des problèmes de santé qu’elle impute aux atrocités de la LRA auxquelles elle a assisté pendant sa captivité.

Félicité Mboligassie n’a pas vu de médecin ni de psychiatre depuis son calvaire – on ne trouve ni l’un ni l’autre à Obo. Comme la plupart des habitants de la région, Félicité Mboligassie a eu recours à des herbes pour soigner ses maux, mais celles-ci ont été d’une aide limitée, voire nulle. Les infrastructures d’État font défaut.

Les quelques ONG qui fournissent actuellement des soins de base et d’autres services aux habitants disparaîtront sans doute si le chef de la LRA, Joseph Kony, est capturé et que son groupe armé – dont les hommes, enrôlés de force pour la plupart, seraient de moins en moins nombreux – est démantelé.

Alors que notre visite touchait à sa fin, nous avons suggéré à Félicité Mboligassie de solliciter des conseils et une aide médicale auprès de certaines de ces ONG locales.

Il convient d’accentuer la pression sur le gouvernement de la République centrafricaine, avec le concours de gouvernements étrangers et d’organisations intergouvernementales, afin de débloquer les ressources nécessaires pour soigner les traumatismes physiques et psychologiques que Félicité Mboligassie et des centaines d’autres victimes de la LRA ont subis sans recevoir aucune aide de l’État à ce jour.

La communauté internationale semble s’intéresser davantage au tristement célèbre Joseph Kony et à sa LRA qu’à leurs nombreuses victimes en République centrafricaine et dans d’autres pays de la région. Il faut espérer que la menace de la LRA s’estompe et finisse par disparaître – avec le jugement de Joseph Kony et d’autres chefs de son groupe armé – mais les victimes, elles, seront toujours là.

Les tourments incessants des victimes de la LRA à Obo

La veille, nous avions rencontré Laura (le prénom a été changé), une jeune fille de 19 ans enlevée et détenue par la LRA pendant plus d’un an.

Laura a elle aussi été abusée sexuellement par des officiers de la LRA. Bien qu’elle soit rentrée chez elle à l’heure qu’il est, ses tourments ne sont pas terminés. Elle a eu un enfant avec un soldat ougandais du contingent des Forces de défense populaire de l’Ouganda (UPDF) déployé à Obo pour traquer Joseph Kony et la LRA. Le militaire a depuis quitté Obo et Laura a perdu tout contact avec lui.

La mère de Laura est ravie d’avoir récupéré sa fille mais passe des nuits blanches à s’inquiéter pour son fils. Comme sa sœur, il a été enlevé par la LRA et aurait été transformé en enfant soldat.

Et les malheurs de la famille ne s’arrêtent pas là. Le père de Laura réclame le remboursement des 10 000 francs CFA (un peu plus de 15 euros) qu’il a versés à la famille de sa mère lorsque Laura a eu sept ans. Il accuse la mère – que la LRA a passée à tabac mais n’a pas enlevée – d’avoir livré Laura et son frère au groupe armé.

Selon les normes culturelles locales, les femmes qui sont définitivement séparées de leur conjoint – que ce soit l’homme ou la femme qui ait demandé la séparation – doivent rembourser toute somme versée à leur famille avant de pouvoir s’engager dans une nouvelle relation. Trop pauvre pour rembourser cette somme, la mère de Laura vit désormais avec la honte de l’accusation injuste et cruelle de son ancien compagnon.

Capturer Joseph Kony

Il est possible que l’UPDF reste plus longtemps dans le sud-est de la République centrafricaine que ce qui avait été prévu par les États-Unis et les gouvernements ougandais, qui dirigent les opérations militaires contre la LRA.

Dans l’avion qui nous amenait à Obo depuis Bangui, la capitale, nous mesurions la difficulté de l’opération visant à capturer Joseph Kony.

Un couvert végétal épais, composé notamment de vastes étendues de forêts, tapisse la majeure partie de la sous-région, faiblement peuplée. La faune et la flore locales, abondantes, pourraient permettre à un groupe armé de tenir pendant des mois.

Un officier de l’UPDF a déclaré qu’il était difficile de dire où Joseph Kony pourrait se cacher.

Il pourrait être en République centrafricaine comme il pourrait se trouver au Soudan, au Soudan du Sud ou en République démocratique du Congo (RDC). Le gouvernement de la RDC – qui est occupé à lutter contre des insurrections dans la région du Kivu, dans l’est du pays – a refusé à l’UPDF l’autorisation d’étendre ses opérations dans le nord de la RDC, laissant la population locale dangereusement exposée aux attaques de la LRA.

Joseph Kony a beau être tristement célèbre dans le monde entier – grâce à une vidéo visionnée par plus de 100 millions de personnes sur YouTube – il est loin d’être aussi connu en République centrafricaine.

Les forces gouvernementales de la République centrafricaine cantonnées à Obo n’avaient même jamais vu de photographie du chef de la LRA avant que les troupes américaines ne leur en montrent une pendant leur entraînement en vue de l’opération visant à capturer Joseph Kony.

Au cours de notre séjour à Obo, nous n’avons pas rencontré un seul habitant de la ville qui ait vu cette vidéo.

Joseph Kony aurait pu arpenter les rues d’Obo sans problème ou même franchir un barrage routier sans être reconnu par des militaires ou des civils. Plus inquiétant pour les habitants, certaines rumeurs circulant à Obo disent qu’une fois qu’il aura achevé son entraînement, le contingent sera peut-être redéployé pour une tâche « plus primordiale », à savoir la protection de l’État et de ses institutions à Bangui, les laissant une fois de plus exposées aux exactions de la LRA.

Joseph Kony et la LRA ne sont pas la seule menace qui plane sur les habitants d’Obo dans la préfecture de Haut-Mbomou et les régions voisines.

Les autres groupes armées en RCA

Pendant notre séjour, nous avons réuni un certain nombre de témoignages concernant des homicides commis sur des civils, lesquels étaient invariablement imputés à la LRA. Or, un examen plus poussé montre que ces homicides pourraient tout aussi bien avoir été perpétrés par des bandits de grand chemin connus sous le nom de Zaraguinas, des braconniers, ou même des bergers nomades, dont beaucoup sont armés.
Ces bandes criminelles entrent souvent dans le pays par le Tchad, le Soudan du Sud et le Soudan voisins – lorsque nous nous sommes entretenus avec eux, des responsables du gouvernement centrafricain ont reconnu la difficulté de sécuriser des frontières étendues et poreuses.

En janvier et février 2012, les forces centrafricaines et tchadiennes sont parvenues à repousser le Front populaire pour le redressement du Tchad (FPR), mais le groupe armé constitue toujours une menace pour la population dans le nord et l’est de la République centrafricaine.

Plusieurs groupes armés du nord du pays n’ont pas encore été désarmés ni démobilisés.

Les attaques – parfois meurtrières – perpétrées contre des civils par des soldats du gouvernement centrafricain, qui jouissent souvent de l’impunité, sont une grande source d’inquiétude pour les citoyens des régions du nord et de l’est du pays.

Ces sujets de préoccupation et d’autres feront l’objet de futurs billets, notamment depuis Ndélé, dans le nord de la République centrafricaine.

Pour en savoir plus :
Les opérations visant à arrêter Joseph Kony doivent respecter les droits humains (nouvelle, 8 mars 2012)
République centrafricaine. Les civils sont les principales victimes de décennies de violences et d’atteintes aux droits humains (nouvelle, 20 octobre 2011)
République centrafricaine. Les civils sont les principales victimes de décennies de violences et d’atteintes aux droits humains (présentation de rapport, 20 octobre 2011)

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