Pour contester l’occupation d’Israël, des Palestiniens fondent le village de la « Porte du soleil »

Des policiers des frontières israéliens gardent l’avant-poste de Bab al Shams (la Porte du soleil), après l’expulsion de manifestants palestiniens le 13 janvier 2013. © Uriel Sinai/Getty Images



Par Saleh Hijazi, responsable de campagne à Amnesty International

Dimanche 13 janvier, à l’aube, plus de 500 policiers israéliens ont encerclé quelque 130 militants palestiniens qui avaient établi un camp de protestation dans les collines qui font face à la colonie israélienne illégale de Maaleh Adumim, à l’est de Jérusalem, en Cisjordanie occupée.

Le camp, que les militants ont baptisé le village de Bab al Shams (la Porte du soleil) a été installé sur des terres palestiniennes appartenant à des particuliers deux jours auparavant, pour protester contre l’occupation israélienne et l’expansion continue des colonies illégales, qui vont de pair avec les expulsions forcées en Cisjordanie.

Des policiers lourdement armés se sont rendus dans le village en vue de déloger les militants pacifiques, sur ordre du gouvernement israélien, en dépit du jugement rendu vendredi 11 janvier par la Haute cour de ne pas démanteler le campement.

Finalement, le blog vidéo que je regardais a été interrompu, mais j’ai pu suivre les événements sur Twitter, où les militants rendaient compte minute par minute des arrestations et des expulsions.

À mon réveil le lendemain matin, j’ai commencé à passer des coups de téléphone pour savoir ce qui s’était passé pour les militants.

J’ai contacté Zaid, un militant que j’ai rencontré l’an dernier lorsque j’ai été roué de coups par les policiers de l’Autorité palestinienne pour avoir protesté pacifiquement à Ramallah.

Il m’a demandé de le rappeler plus tard parce qu’il se trouvait à l’hôpital avec son frère, qui souffrait d’une hémorragie interne près de l’œil du fait de la violence des policiers lors de l’expulsion – les médias et Israël assuraient pourtant que l’expulsion s’était déroulée « pacifiquement ».

J’ai tenté d’en joindre d’autres et j’ai fini par m’entretenir avec Sameer, grâce à une connexion vidéo. Il était environ 18 heures à Jérusalem, et il venait tout juste de se réveiller.

« J’ai l’impression que mon corps n’est qu’un énorme bleu, m’a-t-il dit. Ils n’y sont pas allés de main morte et le froid n’a fait qu’empirer les choses. » Sameer gémit de douleur en tentant d’attraper une cigarette, avant de me décrire ce qui s’est passé. Il souffle la fumée et entame son récit :

« Il faisait complètement noir et extrêmement froid. Des centaines de petites lumières – les torches électriques que portaient les policiers antiémeutes – s’approchaient de toutes parts. C’était surréaliste, comme si l’on était dans un film de science-fiction.

« Vers deux heures du matin, ils ont commencé à nous faire décamper. Il y avait des centaines de policiers antiémeutes. Avec leur équipement et leurs gilets pare-balles, ils ressemblaient à des super flics, et nous n’étions que 130, regroupés au milieu du village.

« Nous n’avons pas opposé de résistance, mais nous n’avons pas non plus coopéré. Les soldats nous ont emmenés un par un, ils nous donnaient des coups de pied pour nous séparer, ensuite quatre à six soldats nous embarquaient, l’un après l’autre.

« J’ai reçu des coups de pied si violents à la jambe gauche que j’ai bien cru qu’elle était cassée. Trois soldats m’ont traîné de force et une fois que j’étais hors de la vue des journalistes, ils se sont mis à me frapper à coups de coude et de pied dans le dos, avant de me jeter sur des rochers. Deux d’entre eux m’ont roué de coups de pied alors que j’étais au sol. J’ai été frappé à la nuque, à la jambe gauche, et au dos.

« Puis ils m’ont fait monter dans un fourgon de police avec une quarantaine d’autres militants, on était tous les uns sur les autres, alors que certains avaient besoin de soins médicaux de toute urgence. Je voyais les ambulances juste à côté du fourgon, mais ils ont refusé de nous soigner malgré nos appels répétés. »

Sameer allume une autre cigarette avant de poursuivre :

« Je dois aller à une réunion maintenant pour discuter des prochaines étapes, mais laisse-moi te dire que nous allons retourner à Bab al-Shams. Comme tous les réfugiés palestiniens depuis 1948 devraient rentrer chez eux. Ce n’est que le début.

« Ce village, c’est une résistance non violente et concrète, un défi pratique à l’oppression et à l’injustice israéliennes. Il est né de la volonté de jeunes Palestiniens qui ne sont affiliés à aucune organisation ni à aucun parti. C’est tout naturel qu’Israël veuille nous stopper. Nous nous attendions à cette expulsion, mais rien ne nous arrêtera, nous continuerons de défendre nos droits humains. »

Cette action est sans nul doute source d’inspiration. C’est un exemple innovant de la façon dont les Palestiniens défendent sans violence leurs droits fondamentaux. Cependant, l’histoire de Bab al Shams est également le reflet d’autres expériences de nombreux Palestiniens.

Près de Bab al Shams, dans des villages éparpillés autour de la zone connue sous le nom d’E1, vivent quelque 2 300 réfugiés palestiniens de la tribu bédouine des Jahalins. Ils y vivent depuis qu’ils ont été déplacés de force par Israël de leurs terres d’origine, dans le désert du Néguev, dans les années 1950. Certains d’entre eux ont été expulsés de force une nouvelle fois à la fin des années 1990, afin de laisser place à l’expansion des colonies israéliennes illégales.

Aujourd’hui, les Jahalins vivent dans la crainte permanente d’être expulsés, Israël ayant annoncé en 2011 un projet qui prévoit leur transfert hors de la zone, en vue d’implanter de nouvelles colonies. La majorité de leurs habitations, de leurs écoles et de leurs infrastructures sont sous le coup d’ordres de démolition, qui peuvent être appliqués à tout moment.

L’expulsion de Bab al Shams est un avant-goût de ce que les tribus jahalins risquent de subir très bientôt si Israël met à exécution ses projets, confirmés en novembre 2012 et de nouveau dimanche matin : la construction de nouveaux logements dans la zone E1.

Cette expulsion rappelle avec force que bien que les Palestiniens, à la différence des colons israéliens, sont autorisés par le droit international à construire et à planifier des villages dans les territoires palestiniens occupés, chaque jour le gouvernement israélien les prive de ce droit.

La communauté internationale doit le prendre comme un avertissement : si des mesures contre l’expansion des colonies israéliennes illégales ne sont pas prises immédiatement – notamment concernant le projet d’implantation E1 – des villages palestiniens entiers seront vidés de leurs habitants. Amnesty International apportera son soutien à ces villageois et défendra le droit des Palestiniens à manifester pacifiquement.

Pour en savoir plus :
Israël. Non au déplacement forcé des Bédouins jahalins (communiqué de presse, 8 février 2012)
Israël et territoires palestiniens occupés. Halte aux déplacements de population. Israël est sur le point d’expulser des bédouins pour étendre ses colonies (rapport, 8 février 2012)

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