« Arrêtez les avions ! »

Habitations du Kordofan du Sud gravement endommagées à la suite de bombardements aveugles menés par des Antonov de l’armée soudanaise. © Amnesty International

Par Alex Neve, secrétaire général d’Amnesty International Canada (anglophone)

« Il faut juste que vous arrêtiez les avions ». C’est la supplique de Khadija, une femme fougueuse et déterminée que j’ai interviewée la semaine dernière chez elle, dans un petit village du Kordofan du Sud, au Soudan.

Les choses pourraient être aussi simples que cela, n’est-ce pas ? Les choses devraient être aussi simples que cela.

Un mois auparavant, la silhouette massive d’un Antonov de l’armée soudanaise est apparue dans le ciel. L’avion a largué un chapelet de cinq bombes meurtrières.

Khadija n’a pas été blessée car elle se trouvait alors au marché, un peu plus loin. Rentrée précipitamment chez elle, elle a découvert une scène d’horreur. Une femme âgée qui n’avait pu prendre la fuite avait été littéralement soufflée par l’explosion d’une bombe. Khadija a entrepris un peu plus tard la tâche macabre de recueillir un par un les différentes parties du corps de sa voisine.

Une femme de 25 ans environ, mère de cinq enfants et enceinte du sixième, avait été tranchée en deux par un éclat d’obus – le plus grand danger des bombes cruelles lâchées par les Antonov réside dans ces éclats meurtriers et totalement imprévisibles.

Khadija a aussi retrouvé son tukul réduit en cendres. Tous ses vêtements et tous ses biens matériels avaient été détruits. Une femme qui était passée là au mauvais moment gisait par terre, blessée au pied par un éclat.

L’histoire de Khadija n’est que l’un des multiples récits que j’ai entendus. La campagne de mort, de peur et de destruction menée contre la population civile du Kordofan du Sud dure depuis près de 20 mois maintenant.

Des Antonov larguent des bombes de manière totalement gratuite et aveugle, sans pouvoir viser des cibles militaires légitimes car ils volent à haute altitude. Fatalement, un grand nombre de ces bombes tombent dans des endroits où vivent des civils, dans les habitations où ils dorment, les champs qu’ils cultivent, les marchés qu’ils fréquentent, les réservoirs où ils puisent de l’eau, les lieux où ils prient, les écoles où leurs enfants s’instruisent.

J’ai traversé de nombreux villages des régions du Kordofan du Sud désormais aux mains de l’Armée populaire de libération du Soudan-Nord (APLS-Nord, opposition armée). Tous portaient la marque de bombardements aériens, et dans chacun j’ai recueilli des témoignages similaires.

Dans certains cas heureux, personne n’avait été tué. Ailleurs, ce sont des familles entières, ou presque, qui avaient péri. Aucun des villages où je suis passé n’avait été épargné. Et sur aucun des sites où je me suis rendu ai-je pu voir une quelconque cible militaire légitime dans les environs proches ou lointains.

Les habitants ont raconté ce qu’ils vivaient et évoqué la mort de proches dans les bombardements qui sèment la terreur parmi la population civile. © Amnesty International

Un homme m’a raconté qu’à la mi-novembre, ses fils, âgés de 10 et cinq ans, avaient couru pour se réfugier sous un arbre fruitier lorsqu’ils avaient entendu le son, reconnaissable entre tous, du moteur d’un Antonov à l’approche. La bombe est tombée juste à côté de l’arbre et a tué les deux enfants. J’ai vu les dégâts causés, les énormes branches arrachées du tronc et le cratère d’obus, à deux ou trois mètres seulement de l’arbre.

Un autre homme m’a emmené chez lui, en haut d’une colline. Le 26 décembre 2012, il rendait visite à son frère, pas très loin de chez lui, lorsqu’il a entendu l’Antonov arriver. Il n’a pu regagner sa maison à temps. L’avion a largué trois bombes lors de son premier passage, puis est revenu pour en lâcher trois supplémentaires. La première du second largage est tombée dans l’enclos de cet homme, qui assistait à la destruction, impuissant, depuis le sommet d’une colline proche. Lorsque l’avion s’est éloigné, il s’est précipité chez lui et a trouvé sa mère, sa femme et leur fille, un bébé de cinq mois, mortes.

Elles avaient réussi gagner leur tranchée, mais la bombe était tombée à moins d’un mètre de cet abri. Elles n’avaient aucune chance de s’en sortir.

Et que dire de ces cinq personnes – une femme, sa fille, deux de ses nièces et le fils d’un voisin – qui avaient espéré être en sécurité dans une tranchée lorsqu’un Antonov a largué deux bombes le 18 décembre ? Elles non plus n’avaient pas la moindre chance de s’en sortir. Quel effroi de se tenir là où elles se trouvaient et de voir l’endroit où la bombe est tombée, à quatre ou cinq pas, pas plus.

La campagne sans merci de bombardements aériens a tué ou blessé un nombre incalculable de personnes ces 20 derniers mois.

Au-delà de ce seul bilan en vies humaines, elle a cependant des conséquences insidieuses. La simple mention du mot « Antonov » – sans même parler du bruit d’un avion approchant – déclenche des réactions de panique et de terreur.

Les gens se précipitent vers la tranchée la plus proche (tout le monde, ou presque, en a creusé une dans son enclos) ou vont chercher la sécurité des rochers et des grottes des monts Nouba, dans les environs. Ils se cachent et ils attendent.

Et plus rien dans leur vie ne fonctionne comme avant. Pendant qu’ils fuient, pendant qu’ils se cachent, ils ne cultivent pas leurs champs. Ils ne s’occupent pas de leurs bêtes. Au fur et à mesure que les jours passent, les vivres se réduisent à néant.

Ajoutez à cela l’attitude cruelle du gouvernement soudanais, qui refuse d’autoriser les organisations humanitaires indépendantes à se rendre dans la région pour distribuer de l’aide et de la nourriture, et vous obtenez une crise d’une gravité qui dépasse toute mesure.

Cette campagne indéfendable de bombardements viole sans aucun doute possible le droit international humanitaire. Les attaques aériennes aveugles menées de manière répétée par les forces armées soudanaises, ainsi que de possibles attaques directes contre des civils, constituent des crimes de guerre. Pourquoi la communauté internationale fait-elle donc si peu cas de la situation ? Les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU contiennent des appels et des encouragements, mais pas de condamnation de ce qui se passe. Le gouvernement soudanais se montre désinvolte vis-à-vis de l’ONU, de l’Union africaine et d’autres responsables. Il leur promet qu’il va ouvrir l’accès à l’aide humanitaire, mais ne le fait jamais ensuite.

« Pourquoi ?, n’a-t-on cessé de me demander. Pourquoi ne comptons-nous pas ? Pourquoi notre sort n’intéresse-t-il personne ? »

Et pourquoi, comme le dit Khadija, personne n’arrête-t-il les avions ? C’est exactement ce que nous devons faire.

Pour en savoir plus
Dangereux de rester, dangereux de partir – le sort des réfugiés à Yida
(blog, 22 janvier 2012)
Soudan. Attaques aveugles et arrestations arbitraires dans le Kordofan du Sud (déclaration publique, 11 décembre 2012)
Un an après : les défaillances du pouvoir ont plongé le Soudan et le Soudan du Sud dans une crise des droits humains (nouvelle/vidéo, 8 juillet 2012)
Le commerce des armes alimente les violations dans le conflit au Soudan (nouvelle, 8 juillet 2011)

 

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