« Je veux que le monde entier connaisse notre existence »

Les restes d’un bateau en plastique dans lequel des migrants ont traversé la mer Égée, depuis la Turquie jusqu’à l’île grecque de Lesbos, et qui s’est échoué sur le rivage le 6 mai 2010. © Uriel Sinai/Getty Images

Par Giorgos Kosmopoulos, chargé d’action au sein de l’équipe Union européenne à Amnesty International, et Carmen Dupont, coordonnatrice de la campagne européenne sur les migrations.

Pour la plupart des gens qui s’envolent vers la Grèce, cette destination est synonyme de soleil et de vacances. Il est vrai que le soleil brille aujourd’hui et que la mer est bleue et attrayante. Mais pour beaucoup d’autres, ces flots sont sombres et périlleux.

Après être arrivés à Lesbos, une île toute proche de la Turquie, la première chose que l’on aperçoit sur la route de l’aéroport, ce sont des sacs à dos et des vêtements éparpillés sur une plage toute proche. « Des migrants clandestins sont arrivés ici ce matin », commente le chauffeur de taxi sur un ton indifférent.

En décembre 2012, 27 personnes, pour la plupart des Afghans qui tentaient de rallier la Grèce, se sont noyées non loin des côtes de Lesbos, après que leur embarcation eut chaviré. Seul un jeune Afghan de 16 ans a survécu. Nos pensées nous ramènent à la visite que nous avons effectuée les jours précédents, dans l’un des nombreux centres de détention d’Athènes et aux domiciles de personnes qui ont fui le conflit syrien. Bahrir, Ralya et Alia sont arrivés en Grèce, une nuit, dans des circonstances similaires.

Nous avons rencontré Ralya, 10 ans, le premier jour de notre arrivée à Athènes. Elle marchait pieds nus sur le sol froid d’une maison délabrée où nul ne souhaiterait vivre. Sa famille s’acquitte d’un loyer de 165 euros par mois. Ils ont fui la Syrie en raison du conflit. Elle vit ici avec son père et ses frères et sœurs, tandis que leur mère se trouve en Allemagne.

« Le bateau en plastique sur lequel nous avons traversé le fleuve Evros a coulé et nous avons été séparés de ma femme », a expliqué le père.

Brahim, l’un de ses fils, a 15  ns. Il nous raconte qu’il aime jouer au football et marque de nombreux buts pour son équipe. Un jour, Brahim est rentré en sang à la maison. Il avait été attaqué par un groupe de jeunes hommes vêtus de noir. L’un d’entre eux, se souvient-il, criait « Cognez-le, cognez-le ».

Ces dernières années, les demandeurs d’asile et les migrants irréguliers en Grèce sont confrontés à une nouvelle menace : la multiplication inquiétante des attaques racistes imputables à des membres de groupes d’extrême-droite.

Le lendemain, dans une cellule glaciale du centre de détention de Petrou Ralli, à Athènes, nous rencontrons Alia, originaire d’un pays d’Afrique. Elle parle fort, se souciant peu de savoir si les gardiens peuvent l’entendre : « Je veux que le monde entier connaisse notre existence. » Lorsqu’elle a déposé une demande d’asile, on l’a informée qu’elle resterait en détention pour une durée de 12 mois. « Je deviens folle. Je n’ai rien fait de mal et pourtant je me retrouve enfermée. »

Alia nous confie qu’elle aime écrire. Les gardiens lui ont fourni du papier, mais pas de stylo. De temps en temps, Alia et ses compagnes d’infortune sont autorisées à sortir un moment en plein air, mais pas tous les jours. Elle nous raconte qu’un jour les femmes se sont mises spontanément à chanter et à danser pendant qu’elles étaient dehors ; les gardiens leur ont alors hurlé dessus et leur ont ordonné de cesser immédiatement. « Je demande à tous ceux qui ont de l’humanité de nous venir en aide. »

Mais revenons à Lesbos ; notre taxi s’arrête brusquement, arrivé à destination, et ramène nos pensées vers la tâche qui nous attend. Nous sommes là pour parler avec les habitants de l’île et malgré la situation sinistre, leurs propos nous apportent du réconfort.

Les réfugiés et les migrants qui arrivent sur les côtes de leur île font partie de leur quotidien. Depuis l’été dernier, de nombreux demandeurs d’asile et migrants clandestins arrivés à Lesbos sont détenus dans des conditions déplorables, dans les postes de police de l’île ; ceux qui ne sont pas placés en détention se retrouvent sans abri. Cependant, les habitants de l’île, loin de rester les bras croisés, leur viennent en aide. Parmi diverses initiatives citons la création d’un réseau chargé d’aider les nouveaux arrivants, baptisé le « Village pour tous ».

« Au cours de l’année 2012, nous avons vu arriver de plus en plus de gens, nous expliquent des habitants de Lesbos. Ces gens étaient incontestablement dans le besoin. Bon nombre d’entre nous se sont impliqués activement pour les aider. Nous avons simplement fait pour eux ce que nous ferions pour n’importe qui dans le dénuement. »

C’est l’une des nombreuses histoires de solidarité qui nous a été contée au cours des derniers jours. Bien souvent, ces actions de solidarité ne sont pas signalées et ceux qui sont dans le besoin n’en entendent pas parler. Ces actes initiés par des citoyens ordinaires, en Grèce comme ailleurs, devraient rappeler aux gouvernements de toute l’Europe qu’ils ont le devoir de défendre et de respecter les droits des migrants et des réfugiés.

Pour en savoir plus :
Grèce. Les demandeurs d’asile et les migrants sont persécutés par la police et par des extrémistes de droite  (communiqué de presse, 20 décembre 2012)

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