Un village de Cisjordanie proteste contre l’occupation militaire d’Israël

 

Lamri Chirouf examine une grenade de gaz lacrymogène israélienne dans le cimetière de Budrus.©Amnesty International

Par Lamri Chirouf, délégué d’Amnesty International dans les territoires palestiniens occupés

Le mois dernier, nous nous sommes rendus à Budrus, petit village situé au nord-ouest de Ramallah qui a attiré l’attention de la communauté internationale lorsque ses habitants ont commencé à protester contre l’érection par Israël du mur de séparation.

Le village continue de manifester régulièrement son opposition à l’occupation israélienne de la Cisjordanie, et des heurts opposent toutes les semaines, voire tous les jours, des jeunes du villages à des soldats israéliens.


Le principal motif de ce mouvement de contestation reste le mur, décrit par le gouvernement israélien comme une barrière de sécurité, et par les habitants de Budrus et les autres Palestiniens de Cisjordanie comme le « mur de l’apartheid » et comme un moyen pour Israël d’annexer de nouvelles terres palestiniennes.

La plus grande partie de ce mur est située dans les territoires palestiniens occupés. Consistant, à Budrus, en des bobines de fils barbelés, plusieurs grillages et des capteurs électriques avec, de l’autre côté, une route où patrouillent des jeeps de l’armée israélienne, le mur contribue à séparer les villageois des terres qu’ils cultivent.

Il n’y pas de villes ni de colonies israéliennes à proximité, mais des soldats israéliens pénètrent régulièrement dans le village. Les heurts entre ces derniers et les habitants de Budrus sont parfois meurtriers.

Nous nous sommes rendus auprès de la tombe d’un adolescent de 16 ans, Samir Awad, récemment enterré dans le cimetière situé à proximité de son école, dans l’ouest du village, à quelques centaines de mètres du mur.

Nous avons pu constater la présence entre les tombes de différents types de grenades lacrymogènes tirées par l’armée israélienne lors de confrontations.

Des témoins et les autorités du village nous ont raconté que Samir avait perdu la vie le 15 janvier 2013, abattu par des soldats israéliens qui ont tiré sur lui à balles réelles. Il était passé à travers le premier grillage de fils barbelés alors qu’il traînait avec ses amis après avoir passé ses examens.

« Nous allions souvent jusqu’au grillage, et nous lancions des pierres sur les capteurs pour essayer d’en détacher des parties. C’est notre façon de manifester notre opposition à l’occupation », a déclaré un ami de Samir à Amnesty International.

Des témoins nous ont affirmé que les soldats avaient tendu une embuscade aux jeunes avant de tirer à faible distance sur Samir, dans le dos et à la tête, sans lui donner aucune chance de s’en sortir indemne. Une enquête menée par B’Tselem (Centre d’information israélien pour les droits humains dans les territoires occupés) a conclu que les soldats n’étaient pas en danger et avaient ouvert le feu sur Samir Awad en violation des réglementations relatives à l’utilisation des armes à feu. Cela signifierait alors que l’adolescent a été exécuté illégalement.

La première obligation des autorités israéliennes est d’ouvrir sans délai une enquête effective, indépendante et minutieuse, mais les investigations menées par l’armée nationale bafouent systématiquement ces normes internationales. Même si la police militaire d’Israël a ouvert une enquête sur les circonstances de la mort de Samir, les villageois pensent que les auteurs de ce meurtre n’auront pas à rendre de comptes, comme cela a déjà été le cas dans tant d’autres affaires dans les territoires palestiniens occupés.

Ce climat d’impunité favorise la perpétration de violations quotidiennes par les forces israéliennes dans les territoires palestiniens occupés.

Les habitants de Budrus nous ont dit que toute la population subissait les effets du gaz lacrymogène à chaque fois qu’avait lieu une confrontation avec l’armée israélienne. Les soldats ont largement recours à ce gaz, y compris dans le village, visant souvent directement des villageois et leurs habitations au mépris des réglementations militaires. Les victimes sont prises de crises de suffocation, certaines ont été touchées par des grenades de gaz lacrymogène et blessées.

Nous avons pu en faire personnellement l’expérience. Cet après-midi-là, alors que nous étions au cimetière, nous avons assisté à une confrontation entre des soldats et plusieurs jeunes.

Ces derniers se sont mis à lancer des pierres tout en se dirigeant vers quatre véhicules militaires, stationnés derrière le mur. Avant même d’atteindre les véhicules, ils ont été interceptés par deux soldats bien armés qui sont entrés dans le village par une porte du mur, suivis par un véhicule militaire. Les soldats ont commencé à tirer de grandes quantités de gaz lacrymogène.

Mon collègue a filmé le début de la confrontation. Alors que le gaz se propageait jusqu’à nous, de nombreux enfants qui se trouvaient près de moi sont partis chez eux en courant.

J’ai commencé à avoir les larmes aux yeux et à ressentir une sensation de brûlure lancinante, et j’avais des difficultés à respirer. Mon collègue qui filmait s’était recouvert la bouche et le nez à l’aide de son écharpe, mais il éprouvait lui aussi des difficultés. Il avait les yeux rouges et larmoyants et pouvait à peine les garder ouverts. Je lui ai proposé de partir, mais il a voulu continuer de filmer alors que les soldats poursuivaient les quatre jeunes tout en tirant encore du gaz lacrymogène dans leur direction.

J’ai décidé de m’éloigner, car la douleur au niveau de mes yeux s’aggravait, tout comme mes difficultés respiratoires. Je comptais marcher aussi loin que possible, jusqu’à trouver une zone du village non touchée par le gaz pour y attendre mon collègue.

Alors que je traversais le village, j’ai croisé un groupe d’enfants qui, un peu plus tôt, jouaient au football au même endroit. Ils ne jouaient plus, avaient recouvert leur visage et rentraient chez eux en courant.

L’un d’entre eux s’est retourné sur le seuil de sa maison et m’a dit : « Nous ressentons aussi les effets du gaz chez nous. »

J’ai continué de marcher vers l’est, mais le gaz lacrymogène se propageait dans la même direction. Lorsque je suis arrivé à la pointe est du village, je me suis rendu compte qu’il était irréaliste de penser que je pouvais échapper à ses effets.

J’attendais donc là, les yeux toujours douloureux, alors que les détonations des lance-grenades continuaient de se faire entendre. Lorsque mon collègue m’a rejoint, 40 minutes environ après le début de la confrontation, on entendait encore des tirs de grenades. Il avait quitté les lieux peu de temps après moi, et s’était rendu chez un garçon blessé lors d’une confrontation précédente avec l’armée. Même à l’intérieur, il a indiqué qu’il pouvait ressentir les effets du gaz.

Même si cette utilisation systématique et abusive du gaz lacrymogène ne fait pas les gros titres, personne ne devrait avoir à vivre jour après jour dans de telles conditions et les soldats responsables de ces violations quotidiennes devraient être amenés à répondre de leurs actes.

Surtout, les Palestiniens exécutés illégalement ou blessés par les forces israéliennes ont droit à la justice, à des réparations et à la fin de l’impunité. Depuis l’homicide de Samir Awad, l’armée israélienne a abattu six autres civils en Cisjordanie, dont deux autres mineurs.

En l’absence de véritables enquêtes menées indépendamment de l’armée et de poursuites engagées contre les auteurs présumés, combien encore de civils seront tués illégalement et blessés dans les prochains mois ?

Nous avons quitté un village entièrement enveloppé de gaz lacrymogène. Tous les villageois que nous avons croisés avaient le visage couvert. L’un d’entre eux était suivi par un troupeau de moutons. Je lui ai demandé si eux aussi ils ressentaient les effets du gaz, ce à quoi il a répondu : « Ils en meurent. »

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