«Le monde doit savoir ce qui se passe ici» – La situation des migrants vivant en marge à Athènes

De nombreux migrants arrivent à Lesbos et dans d’autres lieux en Grèce dans l’espoir de rejoindre la capitale, Athènes. © Amnesty International


 
Par Naomi Westland, attachée de presse chez Amnesty International Royaume-Uni. Naomi a retrouvé les chercheurs d’Amnesty en Grèce qui étudient la situation des réfugiés et des migrants tentant d’entrer en Europe

La semaine dernière, j’ai écrit depuis l’île de Lesbos, où mes collègues et moi avons rencontré des personnes qui fuyaient la guerre, la violence et la faim et tentaient d’entrer en Europe. Si vous avez lu ce billet de blog, vous avez peut-être été choqué(e) par le traitement réservé aux migrants en Grèce.

Tous les gens à qui nous avons parlé prévoyaient d’aller à Athènes. Ils pensaient que, dans la capitale, les choses commenceraient à s’améliorer. Malheureusement, la réalité est tout autre.

« Nous sommes venus ici pour mettre nos enfants en sécurité mais nous nous trompions, a déclaré Amirah, une réfugiée syrienne qui a effectué la dangereuse traversée de la Turquie à l’île grecque de Samos avant de rejoindre Athènes. Nous avons peur de sortir à cause des racistes, et quand nous voyons des policiers nous savons que nous pourrions être arrêtés et mis en prison. »

Les racistes dont elle parle sont les sympathisants de partis d’extrême-droite tels qu’Aube dorée, qui recueillent rapidement l’adhésion de la population tandis que le pays est aux prises avec une crise économique paralysante, dont on voit les effets partout à Athènes. Les taux de suicide sont en hausse, le chômage est monté en flèche et les sans-abris sont plus nombreux que jamais.

« C’est vraiment dur pour la population en Grèce, a souligné Giorgos Kosmopoulos, chargé de campagne de l’équipe UE d’Amnesty International, qui est né et a grandi à Athènes. Cependant, il est encore plus important dans des moments comme celui-ci de ne pas oublier les droits humains et la solidarité. »

Les craintes d’Amirah à l’égard des racistes sont fondées. Les agressions sont en augmentation et beaucoup laissent des personnes grièvement blessées. En janvier, un jeune Pakistanais a été tué à l’arme blanche dans la capitale.

Mustafa, un réfugié somalien, a été attaqué deux fois dans les rues d’Athènes depuis son arrivée, il y a à peine plus d’un an.

« La première fois ils étaient six, tous des hommes jeunes, et ils ont commencé à crier “mavro, mavro” – soit “noir, noir”, explique-t-il. Ils sont arrivés derrière moi. J’ai instinctivement levé mon bras pour me protéger la tête et j’ai senti un gros bâton s’abattre sur mon poignet. Je suis tombé, mon poignet était cassé et ma main pendait. J’étais par terre et ils ont commencé à me donner des coups de pied. »

Quand ils sont partis en courant, Mustafa a appelé la police, qui lui a seulement demandé s’il avait des papiers. Il attendait toujours le traitement de ceux-ci donc il a répondu non. « Nous ne pouvons pas vous aider, alors », lui a répondu son interlocuteur.

Lors de la deuxième attaque, il a reçu un coup de couteau et a été frappé avant de parvenir à s’échapper, couvert de sang. Encore une fois la police n’a rien fait. Ces deux agressions ont eu lieu en pleine journée. Les gens assis dans des cafés et passant à côté ont regardé la scène avec indifférence sans intervenir.

« Je pense que les Grecs aiment les films d’horreur dans la vie réelle », a-t-il plaisanté avec un sourire résigné.

Malgré tout, Mustafa veut rester en Grèce. Il dit s’y être fait de bons amis et aimer la culture et l’histoire du pays.

« Je me suis toujours fait des amis, a-t-il expliqué. Mon père disait que j’étais comme un aimant. Les amis somaliens disent : “Tu es fou ? Tu traînes avec des Grecs.” Mais quel est le problème ? Ce n’est pas un problème de fréquenter des gens, quel que soit l’endroit d’où ils viennent dans le monde. »

Ce magnétisme a toutefois des inconvénients. Mustafa raconte que, comme beaucoup de migrants, il est fréquemment arrêté par des policiers lors d’opérations portant ironiquement le nom de code « Xenios Zeus », du nom du dieu grec protecteur des hôtes et garant de l’hospitalité.

Si vous n’avez pas de papiers prouvant que vous êtes enregistré auprès des autorités, vous pouvez être emmené dans l’un des centres de détention sordides de la capitale, qui sont dignes du Moyen Âge. Nombre de personnes avec qui nous nous sommes entretenus avaient passé des mois, parfois plus d’un an, derrière les barreaux.

Beaucoup demeurent sans papiers simplement parce que le système est chaotique et qu’il peut être impossible d’y accéder.

Vendredi à minuit, nous nous rendons en voiture dans la banlieue ouest d’Athènes pour parler à des personnes qui tentent de demander l’asile.

Alors que les routes deviennent moins fréquentées et les maisons plus rares, nous arrivons dans un ensemble désert de bâtiments anonymes, après un angle de rue nous passons un contrôle de police puis, soudain, nous voyons là – chose terrible car ils sont hors de la vue du reste du monde – des centaines de gens (originaires de Syrie, d’Afghanistan, de la République démocratique du Congo, de l’Érythrée) serrés les uns contre les autres en ligne le long d’une clôture en métal.

Demandeurs d’asile faisant la queue devant la Direction des étrangers de la police d’Athènes. © Amnesty International

L’endroit est baigné d’une lumière jaune sinistre provenant des lampadaires et cela pue l’urine. Certaines personnes sont ici depuis des jours et dorment sur des cartons aplatis qu’elles utilisent comme matelas, dans l’espoir d’avoir une meilleure place dans la file d’attente.

Dans une heure, un policier viendra chercher 20 migrants pour les enregistrer. Les autres n’auront plus qu’à refaire le long trajet jusqu’au centre-ville.

En chemin, ils risquent des attaques racistes. Un homme nous dit qu’ils se déplacent maintenant à deux ou trois pour pouvoir se protéger mutuellement. Beaucoup réessaieront la semaine prochaine et la suivante. D’autres abandonneront simplement.

L’atmosphère est tendue et nous nous approchons avec prudence. Nous expliquons qui nous sommes et d’où nous venons. Peu à peu, des gens commencent à nous raconter leur histoire.

Nombre d’entre eux nous indiquent qu’ils essaient depuis des mois d’obtenir des papiers. D’autres révèlent des expériences de violence raciste terrifiante et un harcèlement policier incessant. En quelques minutes, je suis entourée par des personnes qui veulent raconter leur histoire.

« Vous savez quel est le problème ? s’exclame un homme du fond de la petite foule autour de moi. Vous êtes venus ici sans caméra ni micro. Le monde doit savoir ce qui se passe ici. »

J’explique à nouveau que mes collègues rédigeront un rapport et que nous ferons tout ce que nous pourrons pour faire pression sur les autorités grecques et l’UE afin qu’elles améliorent la situation. J’ai un dictaphone dans ma poche et je le sors. « Allumez-le », demande l’homme. Voici le message qu’il vous adresse :

Sur la route du retour, Giorgos regarde la ville où il a grandi. « C’est vraiment triste de voir cela se passer ici, dit-il. Les gens sont si mal traités alors qu’ils n’ont rien fait de mal. Ils cherchent juste les choses que nous sommes si nombreux à avoir assez de chance pour les trouver normales. »

Avertissement : certains noms ont été changés.

Pour en savoir plus :
« Pourquoi ne me renvoient-ils pas à la mort ? » – Le désespoir des migrants aux frontières de l’Europe (blog, 12 avril 2013)
« Je veux que le monde entier connaisse notre existence » (blog, 18 février 2013)

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