Mauritanie : est-ce là leur conception de la sécurité ?

 

Le frère de Leila Mint Abdel Aziz est détenu à Guantánamo Bay.

Par Alex Neve, secrétaire général d’Amnesty International Canada (anglophone)

De toutes les conversations que j’ai eues avec des victimes d’atteintes aux droits humains et leurs proches durant les 10 jours que j’ai passés récemment en Mauritanie, une question me taraude.

Une femme dont les enfants ne peuvent pas être scolarisés dans un établissement public ni bénéficier de soins dans un centre de santé publique parce que leur père est emprisonné dans un lieu inconnu pour des raisons de « sûreté publique » m’a demandé : « Est-ce là leur conception de la sécurité ? »

Son mari et 13 autres hommes sont maintenus en détention dans un endroit tenu secret depuis mai 2011, après avoir été reconnus coupables d’infractions liées au terrorisme.

Ils n’ont aucun contact avec leur famille et ne peuvent pas consulter d’avocat depuis plus de deux ans. Les autorités affirment que ces hommes sont toujours en vie, mais elles refusent de communiquer le lieu où ils sont détenus et leur interdisent les visites.

Les enfants de ces hommes ne peuvent s’inscrire dans les écoles publiques ou les services de santé publique que si leur père figure dans le nouveau registre de recensement (ce qui est impossible puisqu’il a « disparu ») ou s’il existe un certificat de décès (ce qui n’est pas le cas puisqu’il est toujours vivant).

Cette situation inextricable semble monnaie courante en Mauritanie, en particulier dans les cas où l’on cherche à justifier la lutte contre le terrorisme.

La sécurité et l’antiterrorisme sont aujourd’hui des thèmes omniprésents dans le pays. Celui-ci a suivi avec beaucoup d’inquiétude les événements qui ont secoué les États voisins, par exemple l’offensive déclenchée l’année dernière au Mali par Al Qaïda au Maghreb islamique.

À l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières, la Mauritanie subit des pressions pour qu’elle se montre ferme à l’égard de menaces éventuelles. Et il est indéniable qu’elle doit faire preuve de fermeté.

Mais comment réagir correctement ? De graves violations des droits humains sont commises au nom de la sécurité qui, au bout du compte, ne fait que répandre l’injustice et renforcer l’insécurité.

Nous avons passé plusieurs jours à la Prison centrale, où nous avons rencontré une trentaine de personnes reconnues coupables d’infractions liées au terrorisme et condamnées à des peines allant d’un an d’emprisonnement à la mort.

Parmi les détenus figurent quelques étrangers, dont des ressortissants du Canada, de la Guinée-Bissau et du Mali.

Tous ont relaté dans le détail les tortures qu’ils ont subies en garde à vue avant d’être conduits en prison. Dans les affaires de terrorisme, les suspects peuvent être détenus par la police, sans être inculpés et sans pouvoir consulter un avocat ni contacter leurs proches, pendant une période pouvant aller jusqu’à 45 jours.

La liste des méthodes de torture employées s’est allongée de manière inquiétante au fur et à mesure de nos entretiens. Dans la plupart des cas, les prisonniers étaient immobilisés dans des positions contorsionnées et douloureuses, les mains et les pieds attachés ensemble devant eux ou dans le dos, ou bien tout en étant suspendus aux barreaux d’une fenêtre, à l’embrasure d’une porte ou à une fixation au plafond. Ils étaient ensuite passés à tabac à plusieurs reprises, souvent jusqu’à ce qu’ils perdent connaissance.

Ces sévices ne prenaient souvent fin que lorsque les prisonniers acceptaient de signer des aveux qu’on ne prenait généralement même pas la peine de leur lire au préalable. Ces aveux servaient par la suite à les déclarer coupables et à les condamner à une peine d’emprisonnement – et étaient fréquemment le seul fondement sur lequel reposait leur condamnation.

Il est impossible d’accorder le moindre crédit à ces condamnations étant donné l’ampleur des sévices subis par tous ces détenus. Les déclarations extorquées sous la torture, dans des situations où une personne serait prête à faire pratiquement n’importe quels aveux, ne garantissent aucunement que la police détient le coupable. Et c’est là leur conception de la sécurité ?

Les Mauritaniens continuent aussi de souffrir de l’injustice et de l’insécurité représentées par Guantánamo Bay, exemple le plus emblématique à l’échelle mondiale des violations des droits humains perpétrées au nom de la sécurité. Deux d’entre eux, Mohamedou Ould Slahi et Ahmed Ould Abdel Aziz, y sont toujours détenus. Les promesses de fermeture de ce camp de détention tristement célèbre, faites par le président Obama en 2009 et 2013, n’ont rien changé pour l’un comme pour l’autre.

Nous avons rencontré des proches de ces deux hommes. Nous avons été impressionnés par l’action qu’ils ont menée pour attirer l’attention sur le sort des deux détenus. J’ai été particulièrement frappé par les petites vidéos qu’ils nous ont montrées, où l’on pouvait voir des rassemblements mettant en scène les combinaisons orange et les cagoules noires, qui ont été au cœur de tant de manifestations organisées par Amnesty International dans le monde entier au fil des années et qu’ils ont su, eux aussi, mettre à profit.

Les deux familles étaient particulièrement désireuses de m’entendre raconter mes trois voyages à Guantánamo Bay en 2010 même si, bien évidemment, je n’ai jamais pu m’approcher des camps de détention où se trouvaient les deux hommes ni les apercevoir. Le fait de parler avec une personne qui s’était rendue là où leurs proches étaient retenus semblait leur donner une raison d’espérer.

Les familles de Mohamedou Ould Slahi et d’Ahmed Ould Abdel Aziz veulent que leur gouvernement plaide en leur faveur. Nous avons rencontré le ministre de la Justice, qui a confirmé que la Mauritanie était prête à accueillir les deux hommes. Le pays doit cependant faire preuve d’une plus grande autorité. Il doit demander leur retour.

Pour apporter une réponse satisfaisante à cette question obsédante, « est-ce là leur conception de la sécurité ? », il faudrait obtenir le retour des deux hommes détenus à Guantánamo Bay, prendre les mesures nécessaires pour faire cesser la torture, et mettre fin à la détention secrète et aux procès inéquitables. Parce que la sécurité ne peut devenir réalité que si l’on protège les droits humains.
 

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