À la poursuite du mirage de la liberté

Le militant saoudien Raif Badawi, prisonnier d’opinion depuis deux ans, photographié ici avec ses enfants. © DR

Par Ensaf Haidar, épouse du militant saoudien Raif Badawi, qui est incarcéré depuis deux ans. Il purge une peine de 10 ans et encourt une peine de 1 000 coups de fouet et une lourde amende, parce qu’il a mis en place un forum en ligne de débats publics et est accusé d’avoir insulté l’islam.


Je continue de chérir ce mirage de la liberté… Deux années se sont écoulées et je suis toujours confrontée à un vide accablant et à toute une série de questions insoutenables.

Quand sera-t-il de retour et dans quel état ? Qu’est-ce que je vais porter et comment vais-je réagir ? Dois-je le prendre dans mes bras, l’embrasser ou dois-je pleurer ?

Je m’éveille en pensant à la torture que m’infligent les questions de nos enfants : « Maman, est-ce qu’on va partir demain sans papa, pour prendre l’avion de Beyrouth au Canada ? Est-ce que j’aurai peur de voler ? C’est papa qui m’aidait à surmonter mes peurs. »

Finalement, j’ai cédé face à la ténacité de mes trois anges, qui m’interrogeaient sans cesse sur le motif de la longue et étrange absence de leur père. Sans le vouloir, je leur ai dit qu’il lui était interdit de voyager à l’étranger, du fait d’un problème avec le régime saoudien. Cela n’a fait qu’ouvrir la voie à d’autres questions, et j’ai fini par regretter d’avoir répondu à la première.

Il y a quelques jours, j’ai été réveillée par un appel d’un ami de mon époux Raif. Il avait assisté à son procès à Riyadh le 7 mai 2014 et, sans plus de cérémonie, m’a annoncé d’une voix grave et triste, qu’ils avaient durci la condamnation initiale de Raif à six ans de prison et 600 coups de fouet. J’ai raccroché le téléphone, submergée par l’angoisse et le stress avant d’éclater en sanglots. Je me suis reprise et me suis souvenue que Raif m’avait promis qu’il reviendrait – je ne sais pas quand, mais il me l’a promis !

Chaque fois que je le peux, j’adresse le même message au gouvernement saoudien. Ils savent très bien que Raif n’est pas un criminel ; c’est un prisonnier d’opinion. Les autorités doivent respecter les traités internationaux qui garantissent la liberté d’expression. Je me demande si un jour ils finiront par m’entendre.

Jusqu’à ce que mon cher époux revienne, je veux que mes enfants puissent vivre aussi normalement que possible. C’est pourquoi nous avons fui l’Arabie saoudite et sommes arrivés récemment au Canada, après être passés par le Caire et Beyrouth.

Je déborde de gratitude envers toutes les personnes dans le monde qui nous ont aidés, mon époux et moi-même, et particulièrement envers Amnesty International, qui a fait tout son possible, grâce à ses sections du monde entier, et a mobilisé toutes ses forces en faveur de Raif. Je remercie les militants et les sympathisants d’Amnesty International et remercie Raif qui m’a appris à patienter, à résister et à continuer à se battre pour son retour. Sans doute ne pourra-t-il pas rentrer bientôt, mais un jour il sera là, à mes côtés, car il me l’a promis et j’en ai la certitude… Ce qui compte, c’est qu’il revienne et qu’il soit là pour remplir notre vie de joie, d’amour et de lutte. Alors le mirage deviendra réalité.

Pour en savoir plus:
Un cybermilitant saoudien est condamné à 1 000 coups de fouet et 10 ans de prison (communiqué de presse, 7 mai 2014)
« Même en prison, on peut allumer une bougie » (Billet de blog, 15 mai 2014)

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